Colette BIQUAND
« L'œuvre de C. Biquand ne donne pas de réponses mais pose des questions ; elle ajoute aux arts populaires et décoratifs le sens du vestige actuel destiné à témoigner de la culture de notre temps. Quelles traces de notre civilisation allons-nous laisser? »
Anne Wiegel, critique d'art
« Pour Colette Biquand la main parle le langage du temps. Au rythme de ses vibrations intérieures C. Biquand a associé dans son œuvre le sens du primitif, des volumes, utilisé ou détourné le passé, joué de la métamorphose et de la sensualité, choisi dans son rapport à l'art la solitude de l'écriture ou la contemplation. Elle ne craint pas d'utiliser les craquelures et les signes. Elle ne craint pas de plisser, rayer, empiler, de faire des empreintes sur la pâte crue, d'utiliser les craquelures et les signes. Elle donne à son mode d'expression le caractère ouvert plastique de la création contemporaine. [...] Les traces du feu sont présence d'une absence. La volonté de l'artiste est mise en suspens, la création nous renvie au cœur du symbolique, à la rencontre de l'inconscient ».
Danielle Cohen, critique d'art
« D'où proviennent ces étranges objets? De quels temps anciens? De quels autres univers, de quels temps futurs? Par quels avatars ces petits hommes sont-ils passés pour en arriver là? On les trouve pétrifiés dans une sérénité affolante d'enfants témoins d'un événement tel que les bras leur en tombent, C'est le mystère Biquand ».
L.L. Hamon, à propos de l'exposition « Le Chantier », théâtre de Louvrais, Pontoise
« Colette Biquand, dès 1967 découvre la poterie à Ratilly et ne l’abandonnera plus, le chemin parcouru depuis a suivi un tracé rugueux, accidenté, aux étapes aléatoires, inconfortables, elle n’a cependant jamais cédé au découragement, comme si elle avait conclu ce pacte avec la terre et le feu dont l’évocation risque tous les clichés mais qui cependant décrit cette passion sévère, ardente, sournoise qui est une véritable recherche de soi au travers de cet art exigeant, total, qui requiert toutes les forces du corps et de l’esprit.
Après l’enthousiasme et les échecs du premier four à bois, après l’expérience déterminante de l’atelier terre à l’Ecole Edouard Manet, à Gennevilliers où elle va enseigner les différentes techniques, où bois, gaz, raku, émaux, tournage, modelage se succèdent, après le Beauvaisis où la grange s’enflamme en fin de cuisson, épouvantable apothéose, après avoir enseigné à Ratilly, Colette Biquand est enfin chez elle à Colméry, aux portes de la Puisaye.
Elle travaille d’abord le grès, région oblige et, presque soudainement, comme si un voile s’était levé, elle redécouvre la terre cuite ancestrale, la terre montée à la main, longuement polie, les techniques des temps où la poterie était naturellement le travail des femmes, avant que les hommes ne s’en emparent, inventant le tour et l’artisanat, passant d’un art domestique et matriarcal à la production pré-industrielle, plus anonyme, coupé de cet espace magique affectif et charnel qui, par bonheur perdurera dans bien des ethnies lointaines.
Bien vite cependant elle ne se satisfait plus du bel objet lissé et chaleureux aux tons fauves d’ocre et de carbone incrustés. Elle en vient - véritable trait de génie - à utiliser les pièces cassées pour enfumer tel ou tel tesson séparé et reconstituer l’objet devenu mosaïque de couleurs contrastées d’une forme à la fois actuelle et chargée d’un passé symbolique par la « restauration » pseudo muséale qui va lui donner tout son mystère. Les formes ne sont plus « utiles », ce sont des volumes où les couleurs et les graphismes abstraits se referment sur leur propre signification plastique. Mais elle n’en restera pas là, comme si l’accumulation des difficultés, le poids de la lutte quotidienne lui donnaient d’étranges forces: elle entreprend des formes de plus en plus volumineuses, elle les modèle désormais avec une admirable dextérité, régulières, minces de parois, justes de galbe, raffinées de couleurs et de décor.
Colette Biquand enfin, est sensible à cette « nécessité » du signe magique religieux à peu près inséparable de la poterie ethnique, de la poterie des origines qui portait ce qui nous paraît, ce qui est devenu un « décor », mais dont la fonction était d’être un élément de langage, une désignation inévitable, le sceau d’une appartenance, sous l’œil favorable de la divinité, à la fonction, à l’affect du sexe et du groupe. Colette Biquand obéit à cet immense instinct culturel du signe, et lettriste, joue avec élégance d’ »écritures » graphiquement automatiques, dépourvues de tout sens véhiculaire. Comme si paradoxalement elle voulait répondre à la magie noire, à l’envoûtement des outils proliférant, dits de communication qui nous entourent, nous incarcèrent dans la précision rationnelle et mensongère du brouhaha de leurs « informations ».
Elle sourit des efforts perdus des archéologues du futur qui tenteront en vain de déchiffrer ce langage secret du siècle, cet infatigable inventeur de l’impossible. Sans doute chercheront-ils à situer ces textes, ces tracés, ces personnages aux gestes d’incantation: comprendront-ils que l’homme, la femme, artistes de ce temps, acceptent cette tâche étrange de créer un lien entre les civilisations les plus éloignées dans le temps et l’espace afin d’affirmer que la création reste éternellement la même dans ses questionnements, ses angoisses et ses extases, quels que soient les mirifiques procédés qui nous accablent et ne font que dissimuler la vraie vie, prêts sans doute à l’étouffer mais niés par ces éternels pionniers du geste direct, viscéral et spirituel au nombre desquels la potière Colette Biquand joue un rôle de plus en plus convaincant.
Robert Deblander 1999
Article paru dans le « Revue de la Céramique et du Verre » en juin 1999